LEÇONS D’AMOUR, PARTIE I : FLIRTATIONS RÉVOLUTIONNAIRES

by Luce DeLire009: TENDER

with THE STROKER (PT II)

a video by PILVI TAKALA

Résumé : Qu’y-a-t-il de mal à flirter ? Pourquoi les rencontres en ligne sont-elles à chier ? Réponse de Luce deLire : c’est la faute au capitalisme. Que peut-on faire ? Développer des contre-paradigmes de séduction. Inspirée par un voyage au Centre de Rééducation Totalitaire Rose (CRTR), deLire montre un exemple de cette stratégie à travers un modèle de flirt réceptif, plans de flirt main à la pâte et ses propres réflexions sur l’amour dé-commercialisé.

Une réponse à Leçons d’Amour, Partie I, apparaîtra dans le numéro 010 en Avril 2022, écrit par Camarade Joséphine.


« Quiconque est nouveau au flirt doit flirter. Il n’y a pas d’autre option. Répétez, répétez, répétez. Flirter n’est pas cool. Mieux vaut se rétamer que mourir seul »
(anonyme)

Depuis un certain temps, la nature des flirtations hétérosexuelles me déconcertait. Chaque fois qu’un homme hétérosexuel flirtait avec moi, tout ce que je pouvais entendre était un retentissant « BITTE ?! » Cela dit, je n’avais aucune idée de ce que cela était censé signifier ou comment y répondre. Une fois, un homme s’avança vers moi alors que j’écrivais dans un bar à Berlin, vers 3 heures du matin. Il me dit : « Si vous regardez trop cet écran, vous aurez bientôt besoin de lunettes. » Je me retournai vers lui et lui répondis : « Et alors, je ressemblerai à vous ou quoi ?! » Étant un homme Européen d’âge mûr, blanc, portant lui-même des lunettes, il se trouva complètement déconcerté et sa voix s’éteignit. Une autre fois, ma partenaire et moi étions approchées par un adolescent qui exprima sa fantaisie d’un plan à trois avec deux femmes en sifflant : « waouh, qu’est-ce que j’aimerais être entre vous deux, là tout de suite ! » Ce à quoi je répondis : « Ouais et alors tu pourrais sucer ma bitte. » Il se trouva complètement désorienté et arrêta de nous embêter. Dans les deux cas, j’avais simplement compris leurs avances littéralement et leur renvoyai la pareille. Apparemment, ce n’était pas ce qu’ils cherchaient. Comment ça marche donc, le flirt hétéro-patriarcal ?

Les premiers moments d’interaction servent à exprimer une promesse, une offre, vendant à quoi une relation sociale pourrait ressembler. Comment allons-nous nous connecter ? Comment prendrons-nous soin de l’un et l’autre ? Ces hommes m’offraient de l’oppression. Ils proclamaient : « BITTE ! PHALLUS ! POUVOIR ! OBÉIS ! » Ce paradigme toxique qui lie l’érotisme à l’obéissance était ici particulièrement prononcé et incarné par des hommes hétérosexuels. Cela dit, cette tendance se trouve également souvent, à des degrés moindres, chez des non-cis, non-hétéro ; par exemple, lorsque des gens insistent à prendre soin de vous en restructurant votre vie, en vous réprimandant lorsque vous dépensez trop d’argent ou pas assez de temps à la salle de sport, ou en faisant attention à ce que vos vêtements vous aillent bien, que votre maquillage soit au point et affirmant que ce qu’ils disent n’est « que la vérité » et en accord avec tel ou tel système. Bref : ils vous offrent de devenir une extension de votre super-égo. Cela dit, ces types de relations ne sont pas seulement caractérisées par l’adhérence imposée à quelconque norme (parfois secrète). Sous cette formation psychologique du super-égo vit la réalité matérielle du policier. Le policier est le gardien des capitaux. L’idéologie de capital est telle que l’usage de votre propriété est exclusivement réservé à vous seul, le reste du monde en étant privé. Mon compte en banque, mes talons en cuir blanc et mes jouets sexuels sont miens ; moi seule décide si, comment et quand je les utilise (en incluant toutes les exceptions, bien sûr). La police prévient l’usage illégitime des biens (ou en est censée). En gros, il peut y avoir des officiers de police de propriété et de capital au sens classique, mais aussi au sens de capital culturel, social, émotionnel, intellectuel et surtout de capital libidinal. Lorsque le flirt se produit sous les yeux d’un policier, cela devient toxique : initialement cela rassure, mais cela devient vite restrictif. La relation née d’un tel flirt toxique se transformera vite en prison, gardée par les mêmes policiers présents aux premières avances. Si le sentiment de joie est une augmentation du désir qui nous constitue, alors la relation restreinte née d’un flirt toxique et gardée par la police libidinale est forcément un lieu de tristesse absolue.

La logique presque universelle de la police comme agent de la commercialisation de la vie de tous les jours apparaît de la manière la plus flagrante dans les modes de séduction néolibéraux. Tout le monde sait qu’utiliser des applications de rencontre demande une commercialisation complète du soi. Quelle que soit l’application, nous nous transformons en produits, augmentant notre valeur marchande de notre mieux tout en prenant garde à ne pas être remis en stock (sur l’application) parce que le produit ne correspondrait pas à la description (le profil). Ce dont on parle moins est le genre de sujets que ces applications interpellent : un sujet qui choisit et qui est choisi en fonction de préférences et autres critères. Voilà rien d’autre que l’homo oeconomicus, le sujet néolibéral en tant que consommateur, dont la préoccupation première est de trouver une bonne affaire, une bonne promotion. Le cœur du problème c’est que les applications transforment leurs utilisateurs en sujets de cette espèce car leur fonctionnement requiert cette même subjectivité par essence. L’apogée de la séduction néolibérale est le ghosting en-ligne et hors-ligne (le fait de couper contact brusquement et de manière permanente) : dans la mesure où les partenaires potentiels sont des marchandises, ils sont tout autant des biens jetables et remplaçables. Salade, cryptomonnaies, tonfuturamoureux567 – la différence devient superflue. Vraiment, le sentiment de croire que l’on peut couper une conversation en cours ou une relation sociale sans avertissement est une expression authentique du soi commercialisé. Dans le ghosting, des agents individuels font pourvoir leur droit de décréter et de rompre tout contrat social, d’accorder le droit à leur temps, leur attention et leurs soins puis de les révoquer, n’importe quand, n’importe où, ces droits engendrés (et parfois requis) par l’essence du capitalisme néolibéral.

Cette interpellation en tant que sujet-consommateur pénètre également la pratique des « premiers rendez-vous. » Plus souvent que jamais (et les exceptions confirment la règle), les rendez-vous sont orchestrés comme des négociations contractuelles. C’est le retour du profil en ligne, mais cette fois comme un spectacle. Les gens présentent leurs compétences, leurs peurs, leurs dégâts, délimitent leurs territoires, se jaugent. « C’est une bonne chaussure, bonne qualité, solide, le talon est un peu large, mais avec un peu de patience et de confiance on peut y remédier, on pourrait faire avec un peu de cire mais si ça vous va, vous ferez mieux de la prendre (« la » étant moi). » Le contrat se signe au lit. Flirter, dans le modèle néolibéral, possède la fonction de son sens réel : le sexe. C’est en réalité, dans sa forme hétéro-patriarcale, le paradigme de signification comme insémination : on parle. On baise. BÉBÉS. C’est pourquoi, dans des conditions hétéro-patriarcales, la « bonne » réplique à l’invective « flirtationelle » « BITTE ?! » est « BÉBÉS ! »

« Voudrais-tu une bitte ? »

« Oui, j’aimerais faire des bébés ! »

BOUM. Amour.

« Amour » devient dans ce scénario une extension d’une liberté négative, un lieu dans lequel les intérêts communs sont poursuivis avec, en supplément, support mutuel. C’est une possession, pas une relation. Bien sûr, plein de choses peuvent prendre la place de BÉBÉS – un chien, une maison, une vie ensemble, la consommation infinie d’ecstasy dans des chambres obscures… il n’y a pas de limites. Dans les domaines interdits de la culture néolibérale, le modèle hétéro-patriarcal a été édulcoré pour leurs homologues homonormatifs et homonormatives. Pourtant, la logique de propriété, du signifié comme insémination, reste la même : oui, on aimerait avoir quelque chose de particulier ensemble. On aimerait posséder quelque chose – et c’est pourquoi on a besoin de négocier sous la forme d’un rendez-vous si l’on veut investir en l’un et l’autre. Cela dit, je ne veux pas dire que les applications ne marchent pas. Elles peuvent vous aider à coucher, vous mettre en couple ou même vous marier. Peut-être qu’elles ne marchent pas mieux ou ne sont pas pires que les rencontres hors-applications, qui sait. Le point c’est qu’elles marchent car elles répondent à un système social plus large (et fonctionnent en son sein) : la commercialisation de la vie de tous les jours. Et partout où ce n’est pas le cas, cela sera perçu comme une exception rafraîchissante du paradigme de séduction comme négociation contractuelle.

Y-a-t-il une autre voie ? Oui.

Beaucoup pensent que nous avons besoin de nouveaux discours ou de nouvelles stratégies pour s’opposer à la force du capitalisme néolibéral qui semble tout-puissant. Je ne pense pas que ce soit le cas. La nouveauté est trop lente pour la tâche. La nouveauté n’entrera dans le marché des idées, pratiques et projets révolutionnaires que comme une nouvelle marchandise avec aucun autre « potentiel radical » que d’engendrer des bénéfices à ses actionnaires. Plus important encore, le message le plus à même de réussir est celui qui existe déjà. Pour toutes significations, l’intelligibilité est basée sur la répétition. On ne voit les choses qu’en relation avec ce qu’on a vu auparavant ; on comprend les choses seulement lorsqu’elles sont au sein de systèmes déjà établis. De même, chaque action doit découler de ce qui existait auparavant, chaque chose est créée à partir des matériaux à portée de main. Par conséquent, il n’y a pas de nouveauté, pas de changement, pas de révolution sans répétition. En fait, la répétition est le seul moyen d’avancer. Car partout où l’on répète, on répète toujours dans une situation différente, un contexte différent, un nouvel arrangement, c’est pourquoi la répétition semblera un petit peu différente et ses effets un petit peu moins flagrants. Et c’est ainsi que se produit le progrès : répétitions accompagnées de différences. La question cependant subsiste : répétition de quoi ? L’objectif n’est pas de trouver quelque chose de « nouveau » qui pourrait fonctionner en tant que projet politique jetable dans le puits sans fond du marché aux idées. Plutôt, l’objectif est de répéter quelque chose qui peut générer suffisamment d’attraction gravitationnelle pour contrer le paradigme toxique de la séduction néolibérale comme forme de négociation contractuelle et policée. Ainsi, nous devons trouver et raviver des paradigmes existants, les développer, prendre soin d’eux, les laisser s’épanouir, s’y retrouver emmêlés, les populariser et ainsi changer les conditions matérielles qui existent déjà. Dans ce qui suit, je voudrais décrire un de ces contre-paradigmes tels que je l’ai trouvé.

Durant mon travail avec Camarade Joséphine, la célèbre façade du mouvement révolutionnaire connu sous le nom de « Totalitarisme Rose, » j’ai eu la chance d’assister à quelques sessions à un Centre de Rééducation Totalitaire Rose (CRTR). Le centre servait à la fois d’établissement disciplinaire et de site expérimental, un laboratoire libidinal en quelque sorte. Les participants étaient majoritairement des militants politiques, des artistes, des patrons à bout de rouleau, des adolescents envoyés par leurs parents préoccupés par l’incompétence sociale de leurs rejetons, et des obsédés de la méditation à la recherche de la prochaine limite. Un exercice auquel les gens étaient encouragés à participer était une extension des comportements de flirt à des situations traditionnellement non érotiques. Cela était un des moyens à travers lesquels les Totalitaires Roses essaient de redéfinir la vie en tant qu’accumulation de plaisir plutôt qu’en tant qu’accumulation de capital. Ce faisant, ils répètent un paradigme social, existant mais mineur, le transformant en une véritable alternative à la vie de tous les jours telle que nous la connaissons (c’est tout du moins leur plan.)

Les Totalitaristes Roses comprennent le « flirt » comme une forme de séduction qui se produit par interactions directes. Ils insistent que flirter, en particulier, et la séduction en général, ne sont pas forcément connectés à l’acte sexuel. En effet, il existe un autre mode de séduction, un genre de connexion sociale à part entière qui se nourrit de plaisir et, l’alléchant, aguichant jeu des différents désirs avec l’autre. C’est le type de flirt qui se produit de manière informelle entre étrangers, sur la piste de danse ou dans les couples engagés sur le long terme. C’est vous et moi au bar, ou à travers une application de messagerie, etc. et peut être exprimé à travers un regard, une plaisanterie désinvolte ou une entière conversation jusqu’au bout de la nuit. C’est une séduction pour le plaisir, une séduction pour plaire et non pour un quelque objectif extra-séductif. Cela dit, un tel objectif peut être intégré au processus. Sexe, verres, cadeaux peuvent accompagner ce genre de séduction tout en n’étant pas sa fin. Ils sont plutôt des éléments accompagnant le processus général de séduction : plus leur consentement est enthousiaste, plus intense seront le sexe, les boissons et les cadeaux, et pas l’inverse.

Une partie de l’exercice est de désapprendre la conception de l’individualité, l’autonomie, l’indépendance, etc. d’une personne comme l’expression de quelque chose de caché au sein d’une personne particulière, coupés du monde. À l’inverse, la personne rose est marquée par la réceptivité, l’ouverture à un « extérieur » qui se comprend comme continu avec le soi comme dans un nœud de Möbius. La réceptivité se comprend comme un état au-delà de l’activité et de la passivité. La séductrice réceptive devient absorbée, se perd dans la relationnalité, potentiellement retournant à quelque chose qui n’existait pas ou qui n’existait pas ainsi, avant. Dans le flirt réceptif, le détour, la non-fin elle-même est exactement ce qui se produit, ce qui « se devait » d’arriver. Le flirt réceptif est une exécution de la répétition, avec une différence comme décrit plus-haut, que les Totalitaristes Roses essaient de transformer en habitude, partie d’une pratique révolutionnaire au niveau microscopique de tous les jours. En ce sens, les Totalitaristes Roses comprennent le flirt comme une transition authentique : une répétition engendrant du progrès, où le progrès n’est pas l’approximation d’un modèle mais un processus matériel qui se meut de l’avant, générant constamment des ressources pour plus de mouvement, plus de transitions.

À travers la perspective du flirt néolibéral, le flirt réceptif peut seulement être compris comme un détour infini, inapproprié et parfois envahissant, car ne respectant pas les limites entre temps coquins et temps non-coquins, et n’envisageant pas non plus de claires lignes de départ et d’arrivée. Cela ne veut pas dire que mon temps au CRTR aura été passé auprès de militants m’approchant sans ménagement, me demandant des baises d’initiation. Plutôt le contraire. J’ai ressenti l’envie presque ultime de prendre soin et un véritable désir de rendre le flirt agréable pour tous les participants, peu importe le nombre.

Les deux aspects les plus importants du flirt réceptif que j’ai retenus de ma visite au CRTR sont l’hospitalité et la perméabilité, qui sont en fait la même chose sur de nombreux points. L’ « hospitalité, » dans ce sens, veut dire reconnaître et faire place (ou tenter de) aux actions, besoins et expressions des autres, plus généralement. « Perméabilité, » en revanche, est la capacité de se laisser être transformé (ou de tenter de) par l’interaction avec quelqu’un (ou quelque chose) d’autre. En matière de séduction, on doit être accueillants les uns envers les autres – nous devons les laisser s’ouvrir, relever peu importe ce qu’ils/elles disent ou font, entrer dans le jeu et continuer de jouer. Plutôt que de limiter l’autre, nous voulons leur offrir une scène sur laquelle ils/elles peuvent briller. Simultanément – et ceci est en fait la même chose – nous devons nous laisser devenir l’autre, relever leurs expressions, leurs jeux de mots et manières. Ce qui est de l’hospitalité envers l’autre est de la perméabilité envers nous-mêmes. Car l’objectif ici n’est pas d’insister sur le fait de se forger une identité fixe à vendre, mais plutôt de s’enrober de l’un et de l’autre et devenir quelque chose de différent, d’envelopper plutôt que de développer. Et dans ce sens, la réceptivité met de côté signification comme insémination, évite la commercialisation et ne se soumet pas à la logique de « BITTE ?! » – « Bébés ! »

Voici les enseignements suggérés par le CRTR afin d’accroître sa réceptivité en flirt :

Leçon 0 : Dites « Non. » Pour devenir un(e) flirteur(se) raffiné(e), suivez toutes ces étapes (plus tout ce que vous pouvez imaginer) avec quelqu’un avec qui vous vous sentez à l’aise et dites quelquefois « non » à chaque étape. Il est important de connaître l’effet d’un « non. » Essayez d’identifier et de savourer l’émotion que ressent votre partenaire à chaque étape, essayer de déterminer quand est-ce que vous voulez vraiment dire « non. » Dire « non » est peut-être la leçon la plus cruciale parmi toutes. Seulement quand on sait dire « non » on peut dire « oui » avec enthousiasme. Et une séduction enthousiaste est ce qui est de plus plaisant pour tout le monde.

Leçon 1 : Regardez-les dans les yeux. Regardez-les dans les yeux un peu trop longtemps. Vous voulez qu’ils/elles s’en aperçoivent, tout en ne voulant pas qu’ils/elles se sentent regardé(e)s. Lorsque vous regardez ailleurs, faites-le de manière visible. Faites-les savoir que vous les regardiez, mais sans être intrusifs(ves). Attendez une réponse (verbale ou autre). Si la réponse est positive, regardez à nouveau – la répétition est preuve de toute déclaration d’intérêt. L’enthousiasme est une force.

Leçon 2 : Faire le premier pas ou leur faire faire le premier pas. Une question centrale est : quand approcher quelqu’un directement ? Une réponse facile serait : toujours. Soyez doux(ce) et préparez-vous à être rejeté(e)s. Si votre tentative n’est pas réciproquée, ne restez pas sur place et ne rendez pas la situation gênante ou apeurante. Cela dit, approcher quelqu’un n’a pas à se faire verbalement. Cela peut être un geste (souffler un baiser), un regard, un objet. À l’inverse, vous pouvez aussi vous rendre approchable. Vous pouvez, par exemple dans une soirée, vous séparer d’un groupe et vous asseoir seul(e), demandez à la personne en qui vous êtes intéressé(e) le genre de services qu’eux/elles seul(e)s peuvent rendre ; en général : ouvrez la porte tellement large qu’il en devient facile de s’y engouffrer. Vous pouvez aussi utiliser du métalangage comme « est-ce c’est l’instant où l’on est supposés se parler ? » ou « si on voulait flirter, ce serait un bon moment. »

Leçon 3 : Minimisez l’autorité. Un problème central du flirt toxique est le concept sous-jacent d’autorité : il y a toujours quelqu’un pour déterminer ce qui est réel, qui possède quoi et ce qui est supposé advenir. Pour transformer le flirt en pratique révolutionnaire, nous devons garantir un espace pour que soi et les autres s’épanouissent. Nous devons faire le point l’un et l’autre sans anxiété. Nous devons combattre la police dans nos relations libidineuses partout où nous le pouvons.

Leçon 4 : Sur-détermination. De manière structurelle, flirter est souvent paradoxal, c’est-à-dire que deux couches de signification s’intersectent, l’une portant une connotation intime. Les plaisanteries sous la ceinture en font partie. D’autres thèmes à explorer sont par exemple l’intimité non-sexuelle, les câlins, la protection et la sûreté. Le/la flirteur(se) raffiné(e) permet à cette couche d’intimité de s’élargir sans la forcer. C’est là la clé pour ouvrir cet espace en douceur, pour que les autres flirteurs(ses) participent, tout en étant libres de ne pas impliquer cette seconde couche. S’ils/elles ne veulent pas participer, ne les y poussez pas. S’ils/elles y participent et que la conversation prend un tournant plus intime, n’hésitez pas à baisser votre garde.

Leçon 5 : Il n’y a pas de vérité en flirt. Ça marche comme du théâtre d’improvisation – dites toujours « oui. » Et exagérez. Si l’on vous demande si vous êtes un oiseau, dites oui et devenez un oiseau. Ne résistez pas, improvisez. Devenez un personnage. Devenez quelqu’un d’autre pour la durée du flirt. Rappelez-vous : ce n’est pas une négociation contractuelle. Le flirt est votre scène. Utilisez-là à bon escient. Si vous devez partir, faites-le en douceur. Si vous ne voulez pas parler de quelque chose, dites-le directement. Dites : « Je viens de la lune » ou « mon âge ? Je suis un vampire, j’ai arrêté de compter à 523, ça devenait ennuyant. »

Leçon 6 : Supportez l’incertitude. À cause de la structure paradoxale du flirt, il peut ne pas paraître clair si vous flirtez ou pas. Il s’agit d’un des aspects agréables du jeu. Vous n’avez pas à savoir où vous allez. Si vous n’allez nulle part, pas de problèmes. Laissez simplement le flirt se produire. C’est vraiment là où le flirt rose diffère de son homologue néolibéral patriarcal : c’est une force fugace qui pénètre toute relation sans restriction, sans objectif ou fin.

Leçon 7 : Contact corporel. Il y a deux manières d’initier un contact corporel : explicitement ou par accident. La première est la plus facile. Vous dites : « Puis-je t’embrasser ? » et si c’est un oui, vous pouvez êtes content(e) ; si c’est un non, ne bougez pas. Ne pensez pas que cela enlève une quelconque qualité érotique au flirt. Tout au contraire, donner permission est excitant. C’est une étape authentique du processus de séduction. L’autre, la manière accidentelle, est plus difficile. C’est une continuation de la structure paradoxale du flirt. Vous pouvez toucher accidentellement l’autre et voir comment ils/elles réagissent, tout en laissant la possibilité que c’était véritablement un accident. Mais soyez doux(ces) ! Et n’oubliez jamais : plus le consentement est donné avec enthousiasme, plus intense sera la séduction, et pas l’inverse.

L’amour est souvent considéré comme un aspect essentiel du flirt per se. Pourtant, l’amour ne faisait pas partie du programme du CRTR. De retour du centre, je pense que l’amour rose peut être compris comme de la séduction fermentée. La dé-commercialisation peut subir l’intégration de l’inévitable exclusion : au lieu de « j’aimerais te comprendre et tout partager avec toi, » cet autre amour dit « j’aimerais ne pas être compris(e), j’aimerais être exclu(e), déçu(e) et blessé(e) par toi. Je pourrais être blessé(e) par plein de gens, mais c’est le genre de blessures que je préfère – par toi. » Cet autre amour intégrerait la perte et le risque de connexion émotionnelle dans son concept, admettant alors que l’amour commercialisé ne peut que mentionner : la perte, les dégâts et les erreurs sont inévitables et pas seulement accidentels. Dans cet amour, alors, prendre soin ne ciblerait pas la guérison mais remettrait en scène les dégâts avec l’arsenal de la séduction. Et la séduction n’a pas de fin –

Grands mercis à : Anne Marie Wirth Cauchon, David Peterka


Curley, Edwin, directeur et traducteur. The Collected Works of Spinoza, Volume I. Princeton, 1985, p.501 (E3p11s), p.531 (E3DA1-3).

DeLire, Luce. « The Metaphysics of Desire–Aristotle, Avicenna, Cavendish, Spinoza and Beyond. » Libidinal Economies of Crisis Times, dirigé par Ben Gook, en presse, 2022.

Derrida, Jacques. Dissemination. Traduit par Barbara Johnson, Athlon Press, 1981, p. 304.


THE STROKER

The Stroker is a two-channel video installation based on Takala’s two week-long intervention at Second Home, a trendy East London coworking space for young entrepreneurs and startups. During the intervention Takala posed as a wellness consultant named Nina Nieminen, the founder of cutting-edge company Personnel Touch who were allegedly employed by Second Home to provide touching services in the workplace. Nina strolled around Second Home being friendly to everyone, greeting and lightly touching people as she passed them by. It gets the office talking; workers gossip amongst themselves, visibly bonding over a common confusion—she was nicknamed « The Stroker. »

The responses of the « touchees » varied widely; most were polite, but there were those whose body language registered a visible discomfort. Perhaps simply due to the cultural context of this invasion of personal space, or perhaps as a result of the inner conflict that arises when one does not feel able to truthfully or openly react. When unable to assert oneself, this kind of embodied negotiation may take the place of words.

The nuances of movement demonstrate how people negotiate the dilemma of being mediated bodies under social pressure, and how such responses are controlled by the tacit conventions governing what is deemed to be « acceptable behaviour. » In the clear-walled, open-thinking space of The Stroker, we witness a physical negotiation of boundaries where there seemingly are none.

Pilvi Takala

The Stroker is presented in two parts – find Part I alongside an essay by Jen Asturias elsewhere in Issue 009: TENDER here.


LUCE DELIRE writer

Luce deLire is a ship with eight sails and she lays off the quay. When night falls, she turns into a philosopher, performer, and media theorist. She loves visual art, installations, video art, etc. She could be seen curating, performing, directing, planning and publishing (on) various events. She is working on and with the philosophy of treason, infinity, atheism, and seduction—across disciplines and in mixed media.

MATHILDE RAMADIER translator

Mathilde Ramadier is a French writer of non-fiction essays and graphic novels (among others Sartre, a graphic biography, ed. NBM, NY) living between Berlin and Southern France. She studied philosophy at the École Normale Supérieure in Paris and is currently finishing a master’s degree in Psychoanalysis at the University of Montpellier.

PILVI TAKALA artist

Pilvi Takala is an artist living and working between Berlin and Helsinki. Her video works are based on performative interventions in which she researches specific communities in order to process social structures and question the normative rules of our behavior. Her works show that it is often possible to learn about the implicit rules of a social situation only by its disruption. Her work has been shown at MoMA PS1, New Museum, Palais de Tokyo, Kiasma, Kunsthalle Basel, Temple Bar Gallery + Studios, Manifesta 11, Careof, CCA Glasgow, International Film Festival Rotterdam, HotDocs, Witte de With, and the 9th Istanbul Biennial. Takala won the Dutch Prix de Rome in 2011, and the Emdash Award and Finnish State Prize for Visual Arts in 2013. Takala will represent Finland at the Venice Biennale, 2022.

THE STROKER (2018) 15:16 min two-channel video installation:

Director of Photography: Katharina Dießner
Sound Recording: Karl Laeufer, Luke David Harris
Editing: Elisa Purfürst
Sound Design: Christian Obermaier
Choreographer: Emma Waltraud Howes
Co-writer, Production Assistant: Iona Roisin
Production Assistant: Amelie Befeldt
Curator: Teresa Calonje Trenor
Title Design: Ana Fernandes
Performers: Donna Celay, Hais Hassan, Laura Hemming-Lowe, Manos Koutsis, Matthew Moorhouse, Patricia Mories, Iona Roisin, Emma Waltraud Howes

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